TU SAIS POURQUOI JE SUIS VENUE EN FRANCE - Selfie, 54x50 cm, Papier Baryté, Contrecollé sur Dibond, 2013

 
 

Pour quelles raisons partons-nous jusqu’à l'autre bout du monde, dans un pays inconnu ?

Jing Wang

 

Avec « Tu sais pourquoi je suis venue en France », Jing Wang réussit le tour de force de concentrer dans une œuvre unique une multitude de facettes de sa démarche et de ce qui la nourrit. Un prélude à son art poétique ? L’œuvre s’identifie à une citation du photographe Martin Parr[1].


[1] Paris. Le Louvre. 2012. © Martin Parr / Magnum Photos / Galerie kamel mennour

 

Au fond, La Joconde, petite et floue, mais absolument présente dans sa niche et derrière sa vitrine tellement connue au Louvre. Dans les autres plans et jusqu’au premier, la faune grouillante des visiteurs en pèlerinage devant l’Idole, dans le temple de l’Art. Au-dessus des têtes, des smartphones portés à bout de bras pour capter une image forcément médiocre d’Elle. Le cliché de l’artiste anglais s’arrête là : son travail joue avec les limites du documentaire, le kitsch, les souvenirs bons marché, les voyages organisés.


Jing Wang décuple la force de cette image. Se postant au même endroit que Martin Parr, elle fait d’abord voir qu’à un an d’écart (on se persuade facilement que la durée importe peu) la scène se rejoue à l’identique sous la direction réussie du grand metteur en scène de la communic-art-ion universelle. Seconde couche : l’artiste s’intègre elle-même dans la foule et donc dans l’image grâce à son mobile en mode selfie. Selon la loi du genre, elle tourne donc ostensiblement le dos à Mona Lisa. Quelle audace ! En guise de repentir, voici la troisième couche : encadrer ce cliché scélérat (oui mais j’y étais !) dans la reproduction d’un somptueux cadre classique doré à la feuille.


Ironie. L’artiste déclare volontiers que son regard mêle ironie et poésie. Illustration ici-même : lorsqu’elle s’intègre dans l’image, elle choisit un cadrage assez peu avantageux, coupant le visage au milieu du nez. Le lever de sourcils indéfinissable, le front plissé ; un air insatisfait et contraint, ni joyeux ni aimable, un pensum en quelque sorte que cette présence... Que font tous ces touristes exotiques ? Ils passent au pas de course de chef d’œuvre en chef d’œuvre l’œil vissé derrière leur appareil photo, en mitraillant sans même poser un vrai regard. Alors ? N’est-ce que pour répondre à ce stéréotype que Jing Wang est aujourd’hui en France ?

Jérôme Planès
 

Jing Wang rencontre Martin Parr, Paris Photo, 2014